Non, cette idée est réductrice, elle repose sur la conception à ma erronée que la conscience est une totalité: elle suppose que « de son point de vue » la conscience a une totale maîtrise de notre vie et de nos pensées et qu’il n’existe rien en-dehors d’elle ; dit autrement, que nous sommes notre conscience et rien que cela (Sartre, « la conscience est conscience d’elle-même »).
Or d’une part nous sommes soumis à des événements extérieurs dont la cause ou la logique peuvent nous échapper (par exemple la détermination sociale, les lois de la nature avant qu’on les comprenne…), comme le symbolise l’histoire de Job dans la Bible (cf “le livre de Job”), parangon de la souffrance s’il en fut. .
D’autre part une bonne part (en fait l’essentiel) du fonctionnement de notre cerveau est inconscient : la pensée consciente repose sur une masse préalable de processus inconscients et automatiques, en grande partie innés (traitement des informations sensorielles qui produisent une "image" déjà interprétée du monde ; mémoire ; etc.).
S’ajoute à cela le façonnement du psychisme tout au long de nos expériences (apprentissage, éducation) qui s’engramme dans le cerveau et conditionne également son fonctionnement, pouvant notamment résulter en névroses. On peut ainsi provoquer à notre insu les situations qui nous font souffrir sans en comprendre consciemment la raison. Il me semble que c’est la raison d’être des psychothérapies, non ? Et contrairement ausx assertions de la psychanalyse (à ma une pseudo-science) il ne s’agit pas d’une volonté inconsciente de se faire souffrir, mais bien d’une incompréhension, d’une incapacité à concevoir le problème, donc d’un manque de savoir.
La souffrance est même accentuée par l’ignorance, du fait de l’incompréhension de la situation qui en résulte, provoquant désarroi, désorientation… Au-delà , la sensation de perdre totalement la maîtrise des événements est fortement anxiogène, pouvant mener à un état de choc, de stupeur…
Si donc ton assertion était correcte, ces situations ne devraient pas se produire, et les psychothérapies n’auraient pas lieu d’être.
Cependant cette démonstration ne serait pas complète si l’on ne cherchait pas d’où vient cette idée, cette réflexion.
Car il est vrai aussi que la conscience ou connaissance de faits, d’événements traumatisants est une cause de souffrance et que d’en ignorer l’existence, de ne pas connaître d’une grande partie de la réalité permet d’échapper à cette souffrance, dans une « bienheureuse ignorance ». Tant que je ne sais pas qu’un proche est mort, je n’en ai pas de chagrin. C’est cette idée-là qui motive probablement ta question.
En-dehors du fait que nous ne pouvons tout connaître du monde et de ses malheurs, ni y penser en permanence (par exemple aux enfants qui meurent de faim ou de maladie), c’est aussi un mécanisme de défense psychique bien connu, occultation ou déni. Mais on ne peut pas en faire une règle générale s’appliquant à toutes les causes de souffrance.
J’y reconnais là une erreur classique de raisonnement due au fonctionnement défectueux des processus cognitifs de notre cerveau : quand une idée d’ordre général s’impose à notre esprit (ici “certaines pensées me font souffrir” ), nous avons tendance à la généraliser abusivement (“je souffre quand je pense à une idée (un fait, un souvenir) désagréable” ; quand j’y réfléchis, n’est-ce pas généralement le cas ? â “je souffre seulement quand je pense à une idée désagréable” â “toutes les souffrances viennent des pensées désagréables” ; les deux dernières â sont incorrectes du point de vue logique).
S’y ajoute une autre erreur, celle qui consiste à transformer une implication en équivalence, cà d à tenir la réciproque d’une implication pour vraie (inversement “si je souffre, c’est donc forcément que certaines pensées me sont venues à l’esprit”).
Comme diraient les logiciens, nous avons généralement du mal à distinguer le conséquent de l’antécédent, une fois que nous avons établi le lien entre eux : nous superposons et confondons les deux objets, les identifiant l’un à l’autre. C’est une source majeure de faux raisonnements, de fausses idées, de faux débats ou faux problèmes.